[Projecteur sur…] Toshihiro Kondo


Ecrit par : Sébastien Falter et Elise

Toshihiro Kondo
Toshihiro Kondo lors du Taipei Game Show 2024

Des débuts discrets dans un Japon en pleine mutation vidéoludique

Toshihiro Kondo naît en 1974 au Japon, dans un pays où le jeu vidéo est déjà en train de devenir une industrie majeure. Contrairement à certaines figures occidentales au parcours atypique, son enfance ne repose pas sur un récit marginal ou chaotique, mais sur une passion progressive pour la culture populaire japonaise des années 1980 et 1990 : mangas, animation, et surtout jeux de rôle.

Adolescent, il grandit à une époque où des séries comme Dragon Quest, Final Fantasy ou encore The Legend of Heroes façonnent l’imaginaire collectif. Les jeux PC japonais, encore très présents avant l’hégémonie des consoles, occupent également une place importante. C’est dans ce contexte qu’il découvre les productions de Nihon Falcom, un studio déjà reconnu pour ses RPG sur ordinateurs personnels.

Avant d’entrer dans l’industrie du jeu vidéo, Toshihiro Kondo ne suit pas immédiatement une trajectoire de créateur. Il poursuit des études supérieures dans la finance au Japon. Il appartient à cette génération qui intègre le secteur davantage par passion que par formation académique spécialisée, à une époque où les cursus dédiés au jeu vidéo sont encore rares. 

Devenu fan du studio Nihon Falcom, il créé un site destiné aux fans des productions du studio. Son rêve de travailler pour le studio devint accessible le jour ou il a répondu a une offre d’emploi au sein du service comptabilité de Falcom. A sa grande surprise, le studio le connaissait déjà grâce a son fansite!

L’entrée chez Nihon Falcom

Toshihiro Kondo rejoint Nihon Falcom au milieu des années 1990. L’entreprise, fondée en 1981, est alors une structure de taille modeste (on entend par là : encore plus qu’aujourd’hui) comparée aux géants japonais comme Square ou Enix. Falcom possède néanmoins une identité forte grâce à des licences comme Dragon Slayer (qui deviendra un peu plus tard The Legend of Heroes), Ys et Xanadu.

Kondo débute à des postes techniques et opérationnels. Il ne devient pas immédiatement une figure publique du studio. Il travaille d’abord sur la planification, l’organisation interne et la gestion de projets. Cette expérience administrative et structurelle va s’avérer déterminante pour la suite de sa carrière.

À la fin des années 1990, Falcom traverse une période délicate. Le marché du PC japonais décline face à la montée en puissance des consoles. L’entreprise doit s’adapter pour survivre. Kondo fait partie de cette génération interne qui comprend que Falcom doit se restructurer, rationaliser ses coûts et repenser sa stratégie éditoriale.

La consolidation des séries historiques : Ys et The Legend of Heroes

Au début des années 2000, Toshihiro Kondo prend de plus en plus de responsabilités. Il participe activement à la planification des nouveaux épisodes de la série Ys, notamment Ys VI: The Ark of Napishtim en 2003, qui marque un tournant technique avec un moteur 3D modernisé.

Il s’implique également dans l’évolution de la franchise The Legend of Heroes. À partir de 2004, la sous-série Trails in the Sky (Eiyuu Densetsu: Sora no Kiseki) redéfinit l’identité narrative de Falcom. L’accent est mis sur un univers cohérent, des arcs scénaristiques longs et interconnectés, et un développement approfondi des personnages.

Kondo n’est pas le scénariste principal, rôle souvent attribué à d’autres figures internes comme Hisayoshi Takeiri ou des membres historiques du studio, mais il supervise la direction globale des projets. Son rôle consiste à maintenir une vision cohérente, à gérer les équipes réduites de Falcom et à assurer la viabilité économique des productions.

2007 : accession à la présidence

En 2007, Toshihiro Kondo devient président-directeur général de Nihon Falcom, succédant à Masayuki Kato, fondateur historique de l’entreprise. Cette transition marque un tournant majeur. Contrairement à d’autres sociétés japonaises rachetées ou absorbées, Falcom fait le choix de rester indépendante. Kondo hérite donc d’une structure fragile mais libre de ses choix.

À son arrivée à la tête de l’entreprise, il adopte une stratégie prudente. Plutôt que de multiplier les projets ambitieux et risqués, il privilégie la continuité des licences fortes. Les budgets restent maîtrisés, les équipes compactes et le rythme de sortie régulier.

Sous sa direction, la série The Legend of Heroes entre dans l’arc Trails of Cold Steel à partir de 2013. Cette nouvelle saga, située dans l’Empire d’Erebonia, permet à Falcom de toucher un public international plus large grâce aux localisations sur PlayStation 3, PlayStation 4 puis PC.

D’ailleurs, petite anecdote amusante (mais qui n’a rien à voir avec Toshihiro Kondo) : en parlant de licences fortes chez Falcom, il y a bien sûr Ys. Derrière cette licence, on retrouve Masaya Hashimoto et Tomoyoshi Miyazaki, les deux créateurs de Ys. Après avoir créé la série, ils ont tous deux fondé leur propre studio, Quintet, pour le compte d’Enix en 1989. Celui‑ci a ensuite été absorbé par Square, qui deviendra plus tard Square Enix. C’est ainsi que les deux créateurs et têtes pensantes de Ys se sont retrouvés chez Square Enix.

L’ouverture à l’international et les partenariats

L’un des aspects majeurs du mandat de Toshihiro Kondo est l’ouverture plus structurée vers l’Occident. Falcom, longtemps centrée sur le marché japonais, commence à collaborer plus étroitement avec des éditeurs étrangers pour localiser ses jeux.

Des partenariats avec des sociétés comme Xseed Games puis NIS America permettent aux séries Ys et The Legend of Heroes de gagner en visibilité en Europe et en Amérique du Nord. Kondo comprend que la survie à long terme de Falcom dépend d’un public international fidèle.

Il multiplie également les interviews et apparitions publiques, devenant le visage médiatique de l’entreprise. Contrairement à certains dirigeants discrets de studios japonais, il accepte de commenter les choix stratégiques, d’évoquer les ventes et d’expliquer les orientations futures de l’entreprise.

Modernisation progressive sans rupture brutale

Sous sa direction, Falcom modernise progressivement ses outils. Le passage à la haute définition, l’amélioration des moteurs internes et l’adaptation aux consoles modernes se font par étapes. Les critiques concernant la technique parfois datée des jeux Falcom persistent, mais l’entreprise compense par la densité scénaristique et la régularité des sorties.

À partir de 2020, la saga entre dans l’arc Kuro no Kiseki (connu en Occident sous le nom Trails through Daybreak). Kondo supervise le renouvellement partiel de la formule, avec un système de combat hybride et un moteur graphique retravaillé.

Toshihiro Kondo avec Mishy, la mascotte de Falcom, lors de la promotion de Ys VIII: Lacrimosa of Dana
Toshihiro Kondo avec Mishy, la mascotte de Falcom, lors de la promotion de Ys VIII: Lacrimosa of Dana

En parallèle, la série Ys continue avec Ys VIII: Lacrimosa of Dana en 2016, Ys IX: Monstrum Nox en 2019, puis Ys X: Nordics en 2024. Ces épisodes rencontrent un succès critique solide et consolident la place de Falcom comme spécialiste du ARPG.

Une gestion prudente dans un marché instable

Contrairement à de nombreux studios japonais absorbés par de grands groupes, Nihon Falcom reste une société indépendante cotée en bourse au Japon. Toshihiro Kondo veille à maintenir une structure légère, avec un nombre d’employés relativement restreint comparé aux standards de l’industrie moderne.

Sa philosophie repose sur la maîtrise des coûts, la fidélité aux attentes des fans et la continuité des univers. Cette approche limite les risques financiers mais restreint aussi l’ambition technique. Falcom n’entre pas dans la course aux superproductions AAA.

Kondo assume publiquement cette position : mieux vaut produire des RPG cohérents, réguliers et rentables que de tenter un projet démesuré pouvant mettre l’entreprise en danger.

Aujourd’hui : gardien d’un héritage vivant

En 2026, Toshihiro Kondo est toujours président-directeur général de Nihon Falcom. Il incarne la stabilité d’un studio qui a traversé plus de quatre décennies d’évolution technologique.

Son parcours ne repose pas sur une œuvre unique portant son nom, contrairement à certains créateurs occidentaux. Il représente plutôt une continuité stratégique. Sous sa direction, Falcom a consolidé ses deux piliers majeurs, Ys et The Legend of Heroes, tout en élargissant son audience internationale.

De jeune employé dans une société en difficulté à dirigeant d’un studio indépendant respecté, Toshihiro Kondo aura incarné une autre facette du jeu vidéo : celle de la gestion, de la construction d’univers sur le long terme et de la fidélité à une identité.

Son histoire est moins flamboyante que celle de certains créateurs stars, mais elle illustre un rôle essentiel dans l’industrie : celui du dirigeant qui protège une vision, maintient un cap et permet à une entreprise de niche de durer là où beaucoup d’autres ont disparu.

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